Conseil du Bailli

De Marches du Nord
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Au début du mois des Vendange, le Bailli Liméric Durgaut décide d'établir un conseil stratégique au sein du bailliage afin de l'assister dans ses décisions.

Ses membres sont :

Etat de situation géopolitique et stratégique au mois des Frimas

Les factions

Les Impériaux : notre suzerain officiel, l'Empire de Rem. Il a bien des fers au feu, le Nord (où nous sommes) n'est pas forcément sa priorité mais il n'a pas l'intention de l'abandonner aux autres factions. Ses principaux représentants sont le duc-gouverneur Lamdo et le Primat Aristame. C'est au Primat que Durgaut doit d'avoir été nommé bailli, et c'est à lui que nous allons demander de nommer Herle en remplacement. Les Impériaux sont nos alliés actuellement, tant qu'ils sont affaiblis par les autres. Nous savons qu'à un moment nous devrons faire un choix, mais pour le moment, nous sommes "impériaux". Le Primat, qui est très, très malin, n'est peut-être pas dupe, mais comme nous sommes une grosse épine dans le pied de ses ennemis, pour le moment on s'entend plutôt bien. Ils sont en guerre avec les Rebelles.

L'Héritier : jusqu'à très récemment, nous pensions que Larmond d'Orsane était un Impérial. Nous avons depuis appris qu'il mène un double jeu pour s'assurer d'avoir les commandes quelle que soit la faction qui gagne. En tant qu'Héritier, c'est notre ennemi, en tant que prévôt d'Aroche, c'est notre allié. Bref, le jeu est dangereux et lui est très, très bon (et sans le moindre scrupule).

Les Ondrènes : nous avons longtemps pensé que les Seigneurs du Nord fomentaient discrètement une révolte pour refonder le royaume des Ondrènes. Comme c'était la faction de Rhilder, notre ennemi intime et local, on s'est beaucoup accrochés avec eux. La situation est en train d'évoluer. Certains des Seigneurs (notamment Berinor de Salviane, le plus puissant d'entre eux) n'ont pas intérêt à la victoire de Larmond. Si nous sommes toujours ennemis avec Rhilder (on prévoit d'ailleurs qu'il aura un "accident d'escalier" à un moment au printemps), il devient possible de se rapprocher de certains Ondrènes. Comme pour les Impériaux, nous n'avons pas intérêt à leur disparition, puisqu'ils occupent largement le Primat et les Rebelles.

Les Rebelles : l'expression couvre les Emishen qui sont en guerre avec les Dirsen. Cela représente plusieurs factions, pas forcément coordonnées, pas forcément d'accord entre elles. Nos relations avec eux sont compliquées (et variables) mais globalement on tâche de ne pas se combattre directement. Les Arkonelkan de Lorkan ne sont clairement pas nos alliés, mais on évite de se rentrer dedans (Lorkan, sorcier impérial plus que centenaire, a pour but la disparition de l'Empire ; mais pas forcément celle de TE dans l'immédiat). On s'entend pas trop mal avec les Kormes depuis que certains Talendans ont prêté allégeance à la Dame Blanche. Je ne sais pas à quelle point c'est valable pour toutes les factions kormes. Enfin, les So'Sherkan qui assiègent Solerane n'ont, pour le moment, pas l'intention de pousser plus au Nord si on ne les attaques pas (notre cher Hornois était parmi jusqu'à ces derniers jours).

Les Emishen : pas encore rebelles mais tout de même concernés par ce qui se passe. Il y a trop de clans pour que je fasse un bilan global. Nous sommes alliés à certains, neutre vis à vis de beaucoup. Les Elloran possèdent le territoire sur lequel TE est installé. Très pacifiques, ils ont largement toléré la présence de Dirsen. Mais il se pourrait que cela change (cf Actualité). Les Liam'Lon vivent immédiatement au Nord de TE. Nous avons réussi à retarder leur entrée en guerre, mais ils piaffent d'impatience et nous savons qu'une armée de cavaliers va demander à passer par TE pour aller se battre au Sud dès que la neige aura fondu. Les Sentinelles de l'Orage maintiennent la Zone de Paix, dans laquelle est TE, mais ils ont beaucoup de mal à faire respecter les règles établies.

Par rapport aux rebelles comme par rapport aux autres Emishen, de nouveau, notre intérêt est d'être en paix mais aussi qu'ils ne vident pas la région des Dirsen, parce que sinon, TE sera écrasé aussi.

Voilà pour les factions principales... Pour le plaisir, quelques acteurs supplémentaires :

La Dame Blanche : c'est une Entité "surnaturelle" qui pousse à la révolte les Emishen mais qui accueille aussi sous son aile nombre d'égarés. Certains membres du Conseil en sont très proches. La Dame a négocié avec Durgaut son séjour sur le territoire de TE. Certains de ses fidèles peuvent communiquer par les rêves... ce qui permet au Conseil de transmettre des informations avec une rapidité inégalée sur de longues distances.

Les Hornois : un peuple de fanatiques devenus des mercenaires de luxe. Ce n'était pas une faction avant ce dernier mois où de nouvelles informations risquent de modifier la donne. C'est Merane qui en sait davantage.

Les Fehnris : les Noirauds sont presque tous des criminels. Pendant longtemps, nous avons fait des affaires avec les Nocturnes, leur "mafia", qui vend informations et services pour peu que l'on veuille bien payer. Il faut s'en méfier largement, mais ils ont une dent contre l'Héritier, donc en général on est à peu près d'accord. Les Fehnris forment des "ruches" par ville avec des relations complexes entre elles. Nous avons des relations correctes avec celle d'Aroche et celle de Salviane. Là aussi, des nouveautés sont pour bientôt du fait de l'arrivée d'ambassadeurs venus de l'empire de Fehn.

L'Ondhor : la "mafia" ondréne est généralement alliée aux Seigneurs du Nord et on s'est retrouvé plus d'une fois face à face. Par défaut, ills nous sont hostiles, mais comme ce sont des truands, s'il y a un intérêt pécunier, on peut discuter.

Le bailliage

La frontière de l'Orage empêche théoriquement toute opération militaire Emishen au nord de cette ligne. Les deux points violets au nord de Celanire sont deux cols de haute altitude, que les Emishen utilisent l'été. Il n'est sans doute pas possible de faire passer une puissante armée par là avant des mois (et encore, c'est même pas sûr que ce soit faisable) par contre des petits groupes de guérilla peuvent s'en servir. Les Sentinelles ont des postes de surveillance pour prévenir cela.

Du fait des Monts d'Azur, il n'y a vraiment que deux accès au bailliage depuis le sud. La passe de Nilfenan : la seule route au travers des montagnes, depuis Solerane. C'est le seul endroit où faire passer une armée. Sa fortification est en cours. La Rivière aux Elans à partir du pied des Monts d'Azur et jusqu'aux environs d'Ecume 6 (qui n'est pas dans le bailliage, mais dans la frontière de l'Orage, et qu'il est probable que nous devrions défendre si quelqu'un avait l'idée saugrenue de s'en prendre aux Kerdans). Cette zone est mal défendue. Le Fort Trevan a été installé au mois des Vendanges mais il est insuffisant pour protéger l'accès face à une offensive sérieuse : comme il est petit et que sa garnison est peu nombreuse, des attaquants peuvent soit le prendre de force, soit l'ignorer en considérant que ce n'est pas la douzaine de Patrouilleurs qui menaceront ses arrières. Le fort est contournable par l'ouest (dans la forêt, où il y a un gué praticable en été) et surtout par l'est dans la zone marécageuse qui sépare le fort d'Ecume 6. Au nord, les accès seraient plus variés mais les Liam'Lon ne peuvent guère venir que d'une seule direction, j'en arrive donc aux armées qui pourraient se diriger vers Tal Endhil.

Côté Emishen : Les Liam'Lon, donc, vont venir de leurs terres au Nord (qui s'étendent jusqu'au fleuve des Lacs en Palier) au printemps. On le sait, c'est prévu même si on ne sait pas encore exactement quand ils seront là. Ils ne viennent pas pour nous, mais pour aller faire la guerre plus loin. Ils vont donc vouloir traverser le bailliage et la Zone de Paix. Nous n'avons pas encore déterminé notre position sur la question. Leur trajet va sans doute longer la Baie des Langueurs pour aller au plus court vers la vallée de Cainil, donc ils vont passer sous les murs de Fort Trevan. Les Oloden se battent dans la vallée de Cainil et seront donc ravis de voir arriver des renforts. Les dernières nouvelles ne sont pas bonnes pour eux face aux troupes de Rhilder. Néanmoins, s'ils devaient s'en prendre au bailliage, ce serait probablement par le même axe sud-est via la Forêt d'Erikaessan ou les marécages, donc de nouveau dans la zone mal couverte par Fort Trevan. Les So'Sherkan sont actuellement aux alentours de Celanire (qu'il n'attaquent pas) et pratiquement en train d'assiéger Solerane. Si leur assaut réussi, cela détruira le principal verrou sur la route vers TE. Dans ce cas, ils peuvent mener une offensive vers le bailliage par l'axe qu'ils veulent : aussi bien Nilfenan que la forêt, et même par les cols des Monts d'Azur (un des clans est très compétent en montagne). Les Arkonnelkans disposent d'une flotte qui pourrait leur permettre de débarquer vers Ecume 6. On peut considérer que, pour l'heure, ils ont d'autres problèmes nettement plus urgent que venir nous assaillir.

Côté Reman : Rhilder, depuis Darverane, doit passer soit par la vallée de Cainil, soit par Solerane. Par la vallée, en supposant qu'il écrase les Olodens et leurs alliés, il remontera ensuite le long de la côte par la Forêt d'Erikaessan ... toujours sur Fort Trevan. Par Solerane, il aura le choix entre Nilfenan ou basculer vers la vallée et la Forêt d'Erikaessan. Toutefois, les habitudes des Rémans, la lourdeur de leur train, tendent à leur faire privilégier les routes, donc Nilfenan aura sans doute leur préférence. Mais Rhilder n'est pas devenu ce qu'il est sans prendre des initiatives... Une éventuelle armée impériale viendrait d'encore plus au sud. Il est quasi certain qu'elle suivrait la route, donc passerait par Nilfenan. Reste la possibilité d'un débarquement si Larmond parvient à mettre sur pied la flotte dont il rêve. Je ne sais plus où il en est. Dans ce cas, des troupes peuvent atterrir directement aux alentours d'Ecume 6 et remonter la vallée. La possibilité existera quand on sera "officiellement" en conflit avec lui. Quelques conclusions : Renforcer la passe de Nilfenan ne sera urgent que si Solerane tient le choc. Dans ce cas, Rhilder pourra pousser son offensive au nord. Si la ville est tombé, il aura déjà besoin de passer sur les So'Sherkan. Les Emishen ne se feront probablement pas suer à attaquer une position bien défendue alors qu'ils sont très mobiles. Renforcer l'axe sud-est est crucial : pour le moment, même avec Fort Trevan, c'est le gros point faible de notre dispositif. Renforcer la marine est en cours et ça tombe bien. On pourrait éventuellement réfléchir à des défenses maritimes pour compliquer un débarquement.

La fondation du Conseil


Assis devant un échiquier en bois brut, dont les pièces sont pour certaines si approximatives qu'on les identifie à peine, Durgaut réfléchit.

Le Bailli ne joue pas vraiment contre lui-même : il "modélise" la politique du bailliage, les alliés en blanc, les ennemis en noir. Il y a fort peu de pièces blanches, sur l'échiquier.
Une pile de parchemins, des fusains, quelques plumes et une carte sommaire de la vallée des lacs en Paliers entourent l'échiquier grossier.

"Prenez tous un siège, commence Durgaut d'un ton funeste. En l'absence de l'Inflexible Capitaine Dharomjarn et de notre chroniqueur, vous et moi formons ici le conseil stratégique du bailliage. Il sera facile à reconnaître : ce sont les réunions où l'on ne boit pas. Ce que je vais vous dire aujourd'hui devrait de toutes façons vous en couper l'envie... (il jette un œil à Herle de Lorune)... enfin : normalement.

Si l'on vous demande ce que nous avons dit et fait aujourd'hui dans cette pièce, vous expliquerez que nous avons débattu du mariage de Mademoiselle Roulier et Messire de Lorune : on a parlé de dote, de date, de l'opportunité d'une cérémonie religieuse, etc. Personne ne sera surpris que ça ait duré des heures. Mais vous ne révèlerez jamais, à quiconque, ce dont nous avons vraiment discuté ici. Vous ne raconterez pas qu'il y a des réunions sans alcool, vous ne vous en plaindrez pas, vous ne vous vanterez pas d'y participer.
Vous n'en parlerez tout simplement pas en présence d'autrui, ni même entre vous sans prendre de sérieuses précautions : ce qui sera dit dans cette pièce aujourd'hui n'en sortira pas. Et si un jour quelqu'un devait être mis dans la confidence, je le ferai éventuellement moi-même, si je le juge utile. Plus question de me ramener vos nouveaux amis sortis de nulle-part et de leur confier nos secrets sur la seule foi de votre jugement, ou parce qu'ils habitent au village.

Si l'une de ses directives gêne l'un d'entre vous, qu'il se lève et sorte. Maintenant.
Quand nous auront commencé, les membres du "conseil stratégique" en seront membre à vies, et lié par le secret jusqu'à leur mort. Mais si votre conscience vous démangeait, sachez que c'est à partir d'ici que nous allons secourir Andréas, retrouver Dharomjarn, damer le pion aux Kerdans, faire du bailliage une véritable puissance politique et gagner la guerre.
Dans cet ordre.

Qui veut en être, qui veut sortir ?"

Après un regard malheureux à la bouteille rangée hors de sa portée, Herle déboucle son ceinturon et s'assoit.
Mérane tire - elle-même - une chaise, jette un regard vaguement réprobateur à Herle - déjà assis -... et s’asseoit.
Puis elle se penche légèrement vers lui et ajoute d’un ton détaché : « Me voilà fort surprise, je ne savais pas moi-même que mon propre mariage était aussi avancé. Je me rappelle ni de la demande, ni de ma réponse. Sotte que je suis, peut-être ai-je des troubles de la mémoire (?)... »
Enfin, comme si de rien n'était, elle oriente sa tête vers le Bailli, esquisse un bref sourire à son intention et le regarde fixement en attendant la suite, un air sérieux sur le visage.
Dario très sérieux s’assoit en silence....

Quand tout le monde est assis, Durgaut hoche la tête avec approbation.
"Avant tout, réglons un détail administratif : chevalier Herle de Lorune, vous êtes nommé lieutenant et prendrez d'ici peu le commandement de notre force offensive. Je vous expliquerai plus tard en quoi elle consistera exactement mais, en très bref, l'armée talendane va désormais adopter une structure quasi-emishen, c'est à dire une force d'attaque séparée de la défense.
Et, en attendant que je rapatrie le capitaine Dharomjarn, le lieutenant le Cornu prend, lui, la tête de la défense du bailliage : par la suite, il participera lui aussi à ce conseil "sec", dont il n'est absent aujourd'hui que parce qu'il inspecte le fortin de Nilfenan, et je lui ai déjà expliqué ce dont nous allons parler aujourd'hui.

En l'occurrence, de la guerre qui vient. À grands pas, même, puisqu'on peut attendre un embrasement total des Marches du Nord –voire même du Pays des Vents dans son ensemble– dès le printemps. Les Emishen se soulèvent de toutes parts, des tas de clans qu'on croyaient soumis ou disparus semblent ressortir du bois, les Seigneurs du Nord préparent manifestement une nouvelle révolte des Ondrènes et Son Éminence vient de lancer une croisade : la neige va bientôt obliger la majorité des belligérants à faire une pause, mais croyez bien qu'ils reprendront de plus belle au dégel.
Et avec trois camps qui s'opposent sur le même terrain, la situation va devenir extrêmement instable.

Tal Endhil est alors dans une situation très délicate...

  • Si nous restons alliés à l'Empire, nous pouvons espérer qu'il remporte la victoire en fin de compte mais ça pourrait prendre des années. Des années d'autant plus difficiles pour notre petit bailliage que nous serions sans doute aussi bien assiégés par les Ondrènes que par les Rebelles, dans tous les cas extrêmement isolés. En fait, les seuls renforts impériaux que nous pourrions espérer devraient venir d'Aroche par la mer et, justement, nous sommes bien loin de pouvoir creuser un port militaire. Sans compter la colère que ça susciterait chez nos alliés indigènes.
  • Nous allier aux Ondrènes est au mieux une solution à courts termes : ça peut nous faire gagner du temps, mais ils sont loin d'être fiables et, si l'on ne considère que la stricte puissance militaire, ils sont les moins bien partis dans cette guerre. Ça créerait par ailleurs d'énormes tensions au sein de la population talendane et, si l'Empire finissait par reprendre possessions des marches, nous serions tous pendus pour trahison.
  • Choisir le camp des Rebelles serait surtout une erreur diplomatique et économique : les Emishen pacifistes ne le verraient pas d'un bon œil, mais les Impériaux et les Ondrènes nous couperaient tout débouché commercial. Alors que nous avons au contraire besoin d'argent pour nous défendre.

Même rester neutre n'est malheureusement plus une option viable.
Nous étions déjà en conflit avec notre voisin Rhilder, officiellement inféodés à l'Empire et alliés aux Emishen pacifistes, mais en plus les Talendans se sont largement fait remarqués à travers tout le pays et nous allons bientôt devenir riches.
Ce qui n'est pas seulement une bonne nouvelle : nous avons du fer, des métaux précieux, Adira et Bartolome vont lancer un très juteux commerce d'ivoire et non seulement les belligérants mais les Maisons Marchandes commencent déjà à s'intéresser à nous. Ajoutons à cela que nous restons la "porte du Nord", que nous possédons le second port marchand des Marches –aussi aberrant que ça puisse paraître– et que les environs de notre fief recèlent apparemment la Porte-sous-la-Montagne, dont je rappelle que Lorkan vient de s'approprier la Clé grâce à un nouveau fiasco à Aroche, je vous laisse imaginer l'ampleur des convoitises qu'attire Tal Endhil. Même en tuant dans l’œuf toutes ces perspectives de prospérité, nous privant au passage des ressources nécessaires à notre propre défense comme à notre développement, il n'est en fait plus possible de faire profil bas."

Le bailli fait une pause boire un peu d'eau et jauger du regard si tout le monde a bien compris les enjeux.
Apparemment satisfait de vos regards graves, il reprend :

"Dans une telle situation, nous contenter d'espérer que les trois factions soient trop occupées entre elles pour vraiment se préoccuper de nous serait dangereusement optimiste : nous sommes aujourd'hui trop faibles et trop précieux. Pour paraphraser le Cornu, si on comptait courir à poil dans la forêt, il n'aurait pas fallu se couvrir de jambon.
Mais nous en sommes là : que ce soit pour nos richesses, pour cette maudite Porte ou simplement pour la position stratégique de notre vallée, l'un ou l'autre camp tentera forcément de nous mettre en coupe réglée, militairement ou politiquement.

Ce qui ne nous laisse ne fait que deux options : choisir le camp le plus fiable et nous démener pour qu'il gagne la guerre, ou nous débrouiller pour que tout le monde perde.
Et là, figurez-vous que la solution se trouve dans votre dernier cadeau... heu... Où est-il, ce bouquin ?" Durgaut farfouille sous les papiers, finit par en extraire le lourd tome de Stratégie & Stratagèmes, l'ouvre à une page marquée d'un signet et cherche du doigt le passage qu'il vous cite d'une voix docte :
« Le Stratège véritable ne cherche pas le plus court chemin vers la victoire : il doit trouver le carrefour dont tous les chemins mènent à la victoire. »
Et de vous adresser un sourire de loup, radieux et carnassier.

"Non ? Vous ne voyez pas ce que ça veut dire ? Laissez-moi vous expliquer...
Si les deux seules solutions pour nous sont soit de choisir le camp des vainqueurs, soit que tout le monde perde, ce fameux carrefour de la victoire consiste pour nous à faire les deux en même temps : nous allier à la faction la plus puissante, c'est à dire l'Empire, lui devenir absolument indispensable en lui permettant de glorieux succès contre ses ennemis et ainsi nous positionner comme l'instrument de sa victoire, à commencer par détruire les Seigneurs du Nord.
Alors nous serons en position de choisir si, au final, nous préférons permettre à l'Empire de vaincre ensuite les Rebelles, ou si nous préférons le voir finalement échouer au dernier moment et abandonner le contrôle du Pays des Vents aux Emishen, assurant notre indépendance au passage. Parce qu'entretemps, nous –et avec la bénédiction de l'Empire– nous serons devenus les meilleurs amis des indigènes, y compris des Rebelles.

En somme, nous allons offrir à l'Empire les moyens d'aider les Rebelles à écraser les Ondrènes, après quoi nous laisserons les deux derniers camps, tous deux nos amis, vider leur querelle. Peut-être interviendrons-nous d'un côté ou de l'autre, peut-être resterons-nous sagement neutres.
Mais que l'un des deux partis l'emporte ou qu'ils s'entre-détruisent, dans tous les cas, nous en sortirions gagnants...

Je vous laisse méditer là-dessus un moment et, si vous en voyez, proposer des alternatives. Je vous invite même à mettre ce plan à l'épreuve de votre sens critique : si cette stratégie doit être notre planche de salut, mieux vaut qu'on ait testé sa solidité.
Mais je ne doute pas de pouvoir vous démontrer la validité du raisonnement et, quand vous serez satisfaits, je vous expliquerai pourquoi je vais vous renvoyer vers Aroche, et comment vous aller d'abord y secourir Andréas, puis sauver l'Inflexible Dharomjarn.

Quelqu'un veut un gobelet d'eau ?"

Herle regarde la carafe avec un sourire presque ironique.

"Non, merci, monsieur le Bailli.

En revanche, je vous remercie pour cette promotion. Je tâcherai d'y faire honneur mais je m'interroge - comment vais-je pouvoir commander un détachement (Herle a visiblement du mal avec le concept de "force offensive") et en même temps aller chercher Andréas à Aroche ?
J'ai aussi quelques réserves - si je vous écoute bien, vous êtes allé pécher la solution de notre délicate position stratégique dans un excellent livre, certes, mais rédigé par l'un de nos ennemis ? Et pas le moindre.
De plus, même si continuer à tailler des croupières aux Ondrènes ne me déplaît pas malgré ma naissance, je crains que cela ne nous mette en froid avec l'ensemble de la population "locale", à part les Venteux, bien sûr. Les Ondrènes, je veux dire, le peuple ondrène, ne sont pas tous favorables à la révolte. Ou plutôt, personne ne leur demande leur avis. Sauf que, quand ça va commencer à chauffer, ils ne vont pas trop apprécier de nous voir tirer dans les pattes de leurs seigneurs. Et des Ondrènes, on en a plein le village, plein les bourgs avoisinants.

Donc, si on leur rentre dedans - parce qu'une force offensive, c'est fait pour, si je ne m'abuse ? - si on leur rentre dedans donc, on ne peut plus du tout compter sur nos voisins. (Il regarde Mérane) Je dis ça surtout pour le commerce. Vous dites qu'on va être riches. Fort bien, mais va falloir vendre, et il semblerait qu'il n'y ait guère qu'Aroche qui nous le permette. Sauf qu'Aroche, ça veut dire passer par la mer, donc par les Kerdans. Et rien ne dit qu'ils continueront à jouer ce rôle si quelqu'un les paye mieux pour nous abandonner. Rien ne dit non plus que la mer restera libre, avec tous les projets de flottes militaires dont on a entendu parler.
Alors bon, certes, on peut pas s'allier aux Ondrènes parce qu'ils vont perdre et qu'ils sont déjà, ou presque, nos ennemis. Mais, ça ne m'enchante pas de nous couper ainsi des colons les plus proches.

Finalement, je veux bien un gobelet."

Durgaut sourit :
"Vous n'aurez pas besoin de commander quoique ce soit avant d'avoir effectivement constitué notre force offensive, chevalier. C'est pourquoi votre première mission sera justement d'enrôler les hommes nécessaires depuis Aroche, puisqu'il nous reste jusqu'à l'hiver pour quadrupler les effectifs, et jusqu'au printemps pour les préparer au combat...
Ne faîtes pas cette tête : j'ai un plan.

Plus exactement : une foule de plans !
Et, puisque vous y faîtes allusion, tous ne sont pas dus au livre d'Æryl de Sarde. Quand bien même, si nous voulons survivre, ce ne sera pas en négligeant de bons conseils stratégiques, d'où qu'ils viennent. Ce traité est par ailleurs bien plus à notre avantage qu'à celui de son auteur pour une simple raison : nous connaissons maintenant le manuel de l'ennemi, et lui ignore encore que nous avons accès à ses méthodes jusque dans leurs annexes interdites.
Autrement dit, nous pouvons désormais anticiper ses mouvements, mais pas l'inverse... surtout si nous ne nous contentons pas de suivre ses théories.

Vous soulevez un point intéressant concernant la loyauté de notre population grandissante mais, rassurez-vous : c'est prévu. J'ai, moi, jusqu'au printemps pour véritablement souder les communautés.
Mais je compte justement sur les Seigneurs du Nord -tout particulièrement sur le moins populaire d'entre eux, pour nous y aider en nous attaquant les premiers. Alors seulement, quand Rhilder aura soulevé contre lui le cœur de notre jeune nation, nous pourrons frapper dans la Marche des Lacs."
Manifestement ravi d'avoir tout prévu, Durgaut bois du petit lait...

"Quant à la mer, autre excellente remarque, figurez-vous que nous ne resterons plus très longtemps tributaires des Sotorine. Parce que lors de votre prochain voyage à Aroche, nous allons acheter notre propre navire. Qui ne sera pas de trop pour ramener jusqu'ici toutes nos nouvelles recrues..."

Dario reste silencieux mais visiblement de plus en plus soucieux. puis s'exprime:

"Indépendance ? Jeune nation ? Il s'agit là d'un diable de projet. Avant d'aller plus avant je préférerais que soit clarifié ce point. Nous venons de nous lier par le secret n'est ce pas ? jusqu’à hier je travaillais pour un bailliage impérial ..... Si les événements que vous nous avez exposé sont indiscutable et votre stratégie convaincante ce que vous avancez soulève une interrogation capitale....
Qu'elle est votre ambition ? Quelle vision avez vous pour ... disons le futur gouvernement de notre communauté"

Durgaut hausse un sourcil :
"C'est une question intéressante, mais elle me semble... disons prématurée.

En l'état actuel des choses, nous ne sommes même pas certains de survivre au prochain printemps, encore moins à la durée de la guerre, et c'est pour l'instant l'essentiel de mon « ambition ».
Jusqu'à ce que ce conflit soit résolu, Tal Endhil n'aura sans doute pas besoin d'autre définition politique que celle de bailliage impérial : l'Empire est de fait notre meilleur allié, ce bailliage est la place qu'il nous a octroyé dans sa hiérarchie et cette place nous donne non seulement le pouvoir de mettre en œuvre notre stratégie militaire, mais aussi de développer notre économie et de légiférer quant à notre mode de vie.
Politiquement parlant, le bailliage est donc... suffisant pour l'instant.

Néanmoins, quoiqu'en pense l'Empire, les Seigneurs du Nord ou même les Emishen, Tal Endhil n'est pas une division administrative, une colonie ou même un clan. Tal Endhil est, si vous n'aviez pas remarqué, quelque chose de complètement nouveau. Tal Endhil est sa propre créature, pas seulement par ma volonté, mais par celle de ses notables et de ses habitants, par son fonctionnement même et par le précédent culturel et politique que nous représentons : nulle part ailleurs sur ce continent n'existe un pays semblable au nôtre, né de et prospérant par l'alliance –Alenn le Rimeur aime à dire l'alliage– d'autant de peuples et de cultures.

Et cet alliage n'est possible que parce que nous fonctionnons en marge des règles habituelles de l'Empire, des Ondrènes et même des Emishen, des Kerdans et des ruches fehnri, chez qui cet alliage est complètement impossible parce qu'il est impensable et interdit. Notre marginalité n'est pas qu'une question de géographie et de frontières : nous sommes "en dehors" parce que nous n'avons pas les mêmes préjugés et les mêmes priorités que le reste de l'Empire, nous n'appliquons pas les mêmes lois, nous nous moquons des hiérarchies traditionnelles et de leurs esclavages.
Ce conseil en est la meilleure preuve : aviez-vous jamais entendu parlé d'un fief impérial dirigé par un Dalane avec un intendant-maquignon (Tardil sourit), une femme politique, un chef du guet kerdan et des officiers lorunois, ou hornois ? Et je ne vous parle même pas de notre sénéchal fehnri, de notre quartier emishen, de la composition de notre armée ou de notre guilde bigarrée : cela n'existe que chez nous parce ce n'est permis que chez nous, et ce n'est permis ici que parce que nous le permettons.
Personne d'autre ne le permettrait.

C'est pour ça que j'appelle notre fief "une nation" : parce que si notre identité est encore floue et qu'elle n'a pas fini de mûrir, sa caractéristique la plus évidente est déjà de n'être pas comme ailleurs. Que ses voisins s'en aperçoivent ou pas, Tal Endhil est donc indépendant par principe, parce que Tal Endhil n'est possible qu'en dehors des cadres établis.
Le "village miracle" qui a abouti à notre fief était déjà, lui-même, né d'une expérience multi-culturelle simplement permise par l'indifférence des conquérants de tous poils. Enfin, à une exception près, qui aurait pu être notre perte si le rebelle Lashdan avait conquis l'endroit, mais la fortune des armes en a décidé autrement...
Cette indépendance est également un avantage de poids : c'est ce qui nous permet déjà de faire prospérer notre vallée en circonvenant largement aux contraintes économiques du reste des Marches, c'est ce qui nous permet de la protéger derrière la Frontière de l'Orage et c'est encore ce qui nous permettra d'aider les Impériaux à détruire les Ondrènes.

Au final, mon cher Dario, je ne prétends pas définir Tal Endhil : je ne sais pas ce que nous allons devenir, je ne saurais même pas expliquer exactement ce que nous sommes déjà. Justement parce que nous sommes inouïs : le vocabulaire pour nous décrire n'existe peut-être pas encore.
Mais ce dont je suis certain, par contre, c'est que Tal Endhil existe par son exception même : c'est ainsi qu'il est né, c'est ainsi qu'il fonctionne et qu'il se développe. Je ne sais pas jusqu'où ira notre indépendance, je n'entrevois encore que vaguement ce qui est possible en la matière, mais je peux au moins vous dire une chose à ce sujet :
sans cette guerre, aucune des trois factions belligérantes ne permettrait à Tal Endhil d'exister. Les Rebelles emishen nous balayeraient avec le reste des colons dirsen, les Ondrènes nous livreraient à Rhilder et même l'Empire finirait par nous mettre au pas, par rétablir ses lois et son autorité sur nous dès que la paix mettrait fin à notre utilité stratégique.

Pour Tal Endhil, gagner la guerre veut donc dire non seulement survivre au conflit, mais en sortir assez fort pour n'être pas anéanti ou absorbé dans la paix qui suivrait. Si nous tenons jusque là, nous verrons bien alors quelle tournure prend notre nation.
Mais d'ici la fin du conflit, l'autonomie que nous donne le bailliage suffit à nos plans. Et avant que la guerre ne cesse, notre nation aura probablement évolué au point que des hypothèses formulées aujourd'hui n'auraient plus guère de sens. Mais pour que cette évolution soit seulement possible et que nous continuions de survivre et de grandir jusqu'à la fin du conflit et même au-delà, ce futur Tal Endhil doit rester marginal, exceptionnel et indépendant. Tout simplement parce que c'est ainsi que nous existons."

Dario reste dubitatif.

"Je perçois deux difficultés à votre plan. premièrement le recrutement, quadrupler nos effectifs cela signifie quoi , environ 200 hommes ? A l'heure ou la guerre gronde 200 hommes d'armes vont couter très cher, bon l'argent ne sera pas un probléme si j'ai bien compris mais encore faut 'il trouver un si grand nombre d'homme et après cela leur faire confiance. j'imagine que nous pourrions débaucher mais cela ne risque pas d'améliorer nos relations avec ceux qui les perdrons Ensuite passer au crible tous ces hommes pour éviter d’être infiltrer par des espions de tout bord va relever de l'exploit.

Herle, Mérane avez vous une idée d’où trouver ces mercenaires ? Y en aura t'il assez à Aroche?

Deuxième difficulté le bateau, notre autonomie de ce point de vue est très importante. Néanmoins investir dans un bateau est un gros risque, vous le savez la route maritime jusqu’à Aroche est dangereuse: en plus des fortunes de mer la guerre apporte toujours son lots de complication. Néanmoins j'ai quelque idée a soumettre, si vous désirez acheter un navire il vous faut un équipage et un bon. Je pense pouvoir convaincre pas mal de mes cousins Celsine de monter a bord et croyez moi il ne seront pas gêner de travailler pour un reman si la paye est bonne et qu'il travaille avec d'autre kerdans.... Car je pense en effet que s'il faut nous affranchir du monopole Sotorine il est tout de même préférable de travailler avec eux, les convois seront plus sur que des navires isolé. Et si vous avez des doutes sur l'équipage que je propose je peux vous garantir qu'un grand nombre de kerdans serai ravie de s'affranchir du pouvoir des grandes familles pour peu que le jeux en vaille la chandelle. Avez vous déjà réfléchie a qui en serai le capitaine d'ailleurs ?

Durgaut se cale tranquillement dans son fauteuil pour répondre :
"L'armée de Tal Endhil comptant depuis peu 96 soldats, quadrupler nos forces nécessite en fait d'enrôler quelque 300 hommes, mais tous n'ont pas besoin d'être des guerriers accomplis dès le départ, ni d'être embauchés de l'extérieur...
Islinna et Adira vont commencer par nous ramener des Liam'Lon. Car nous n'allons pas nous contenter d'acheter des terres au nord de Ker Endhil à nos nouveaux alliés, nous les inviterons aussi à se mêler à nos cultures au sud du fleuve : d'ici les prochaines Labours, j'entends bien que des centaines de Liam'Lon se trouvent sur le chemin de quiconque voudrait nous envahir par les plaines du Sud-Est.
Leurs fermes seront une nouvelle étape pour les patrouilles du bailliage comme des Sentinelles, et je compte faire une offre en notre nom propre à plusieurs chefs de manades : nous échanger des guerriers contre divers produits manufacturés sortis de nos forges.

Ensuite viendront les Gardes-Lunes : le vieil Herrengard et son fils Alastor semblent prêt à investir chez nous, c'est même pour ça qu'il nous a envoyé un observateur. Mais en plus des fonds, nous allons leur demander de nous envoyer des troupes : quelques dizaines de bons guerriers lorunois endurcis, loyaux à leur seul baron et amateurs de chasse au sorcier.
Une offre différente sera faite aux Kerdans : les Celsine, les Negrine et les autres familles "mineures" présentes à Aroche, et bien souvent condamnées à la servitude des dynasties plus puissantes. Nous allons d'abord les employer à constituer l'équipage de notre nouveau navire, mais à termes nous embaucherons aussi des rameurs, des arbalétriers et des éclaireurs.
Je ne sais pas encore qui commandera cet équipage, mais je suis ouvert à toutes les suggestions...

Nous continuerons également de racheter des esclaves –à Aroche et ailleurs– pour les affranchir et les intégrer soit à nos mines et nos fermes, soit à notre armée : je ne doute pas que nombre d'entre eux conserveront des rêves de revanche contre les Ondrènes esclavagistes.
Il y aura aussi des Hornois : l'offre que Mérane n'a pas pu faire au bastion la dernière fois, vous allez la renouveler lors de votre prochain séjour avec l'aide d'Aroahnfar le Bâtard, qui vous rédigera une belle lettre d'introduction, transmise par l'armurier métis. 20 ou 30 hotars de plus suffiront, car je compte surtout leur faire former et encadrer nos soldats débutants.
Car, ne vous y trompez pas, le camp d'entraînement des Essarts n'a pas été conçu que pour reconvertir nos ex-conscrits : il servira désormais à former tous ces gens, des esclaves aux hommes engagés parmi les colons, dont le nombre ne va cesser d'augmenter et qui seront eux-mêmes recrutés d'abord dans la Marche des Lacs, celle des Lisières et à Aroche même, puis jusqu'à Duriane.
Je n'exclue même pas de m'adresser à certains capitaines mercenaires de mes compatriotes : nombre de Dalanes qui servent aujourd'hui les Seigneurs du Nord pourraient être intéressés par Tal Endhil.

Bien sûr, nous devrons nous assurer de la loyauté de tous ces gens, en effet, mais nous avons désormais quelques moyens pour ce faire, et Andréas viendra à termes renforcer le dispositif."

"Mouais."
Herle a l'air dubitatif.
"C'est sûr que dit comme ça, on peut trouver les hommes, mais reste à voir si on en fera une armée. Parce que déjà que c'est la pagaille dans l'armée impériale avec des conscrits qui parlent à peu près tous la même langue, ça va pas être simple avec un assemblage de troupes venues de tous les peuples possibles... Mais bon, on arrive bien à fonctionner déjà comme ça au village et en mission, alors, allez savoir...."
Il se ressert de l'eau, semble réaliser que sa choppe ne contient qu'un liquide clair et sans alcool et la repose sans y toucher.

"Sur des points précis, j'ai des doutes ou des remarques. Déjà, à ma connaissance, les Liam'Lon sont des nomades. Je comprends mal comment vous espérez les "fixer" dans des fermes en dehors de leur territoire. Je ne doute pas qu'Islinna et le noiraud soient de redoutables négociateurs, mais de là à convaincre des Emishen d'abandonner leur mode de vie... Je me demande bien ce que vous allez leur offrir d'autre que des terres et des fermes en dur. Et puis ce sont des Emishen. Même s'ils s'installent, vous n'êtes pas à l'abri que la bougeotte les reprenne à n'importe quel moment. Les esclaves, c'est un peu le même problème. Pour être "hagad" (on sent Herle avoir du mal à trouver un terme approprié en langue des Pères), on se doit de les libérer sans contrepartie. Donc, même si certains vont nous rejoindre, beaucoup risquent de partir rejoindre les leurs. Et les esclaves pas Emishen, on aura du mal à en trouver en masse.
Ensuite, les Garde-Lunes. Certes, une petite compagnie de leurs soldats serait un sacré ajout à nos forces. Mais ce sont des Ondrènes, et pas les moins patriotes. Là encore, il va nous falloir trouver de solides arguments pour les convaincre - Alastor n'est certes pas très convaincu par la conspiration, mais de là à se mouiller contre elle en nous fournissant des troupes... Et de l'argent, il me semble qu'ils en ont, donc ce sera compliqué de les acheter.
Les Kerdans, j'en sais trop rien. C'est vrai qu'ils se battent pas mal, individuellement, comme Nadine ou l'ami Dario. Mais dans une armée... Et comme éclaireurs, je n'y crois pas une seconde. Pas dans la région, en tout cas. Il vaut nettement mieux faire appel aux Emishen pour ça - ils sont chez eux, ils connaissent le terrain, ils se déplacent vite, et à cheval, alors que les Kerdans, loin de l'eau...
Reste les Hotars. C'est encore mieux que les Garde-Lunes question chicore. Par contre, ça va poser de sérieux problèmes si on en installe une vingtaine aux Essarts - parce qu'avec les Hotars, il y aura leurs esclaves. Et que ça se verra. Pour le moment, on est gentiment hypocrite, vous et la guilde avez interdit l'esclavage à Tal Endhil mais vous fermez les yeux sur les serviteurs de nos Hornois. Ça fonctionne parce qu'ils sont loin du village. Mais si on en installe nettement plus dans les parages, ça va se voir... et ça risque de donner des idées à certains."

Il sourit à Mérane. "Vos talents de diplomate vont être sacrément nécessaire... y compris pour commander cette armée."

Au bout d'un moment, quand-même, Durgaut lève les yeux au ciel et lâche un gros soupir :
"Mon cher lieutenant de Lorune, si je vous invite à remettre en question mes plans, j'aimerais évidemment que ce soit avec des arguments ou des contres-propositions, et pas seulement vos doutes. Les doutes, par définition, ça ne prouve rien. Et il y a des risques dans toutes les entreprises, ce n'est pas à un guerrier de votre trempe que je vais l'apprendre : c'est justement pour cela qu'on va entreprendre de recruter parmi autant de communautés différentes, pour que si les tractations échouent avec l'une ou l'autre, nous ne nous retrouvions pas complètement le bec dans l'eau.

Par ailleurs, nous avons déjà réfléchi aux problèmes que vous évoquez.
Par exemple, à l'Assemblée Tribale, ce sont les Liam'Lon eux-mêmes –plus exactement la manade de la Côte et celle du Grand Pin– qui ont demandé à apprendre l'agriculture à nos côtés, pour échapper enfin à la malnutrition et pouvoir participer à nourrir les réfugiés pacifistes.
Et l'agriculture, ça n'est pas nomade.
Alors oui, il y a toujours un risque qu'un jour de grand vent, les Emishen qui auront appris à labourer aient soudain envie d'aller faire un tour, mais je doute quand-même qu'ils se lancent intentionnellement dans un changement de mode de vie aussi radical pour abandonner à la première distraction.
De même, je ne peux pas garantir que les esclaves libérés auront tous envie de gagner des rondelles en travaillant dans nos mines pour libérer encore plus de leurs frères, mais je vous ferai remarquer que, pour l'instant, ça marche plutôt bien : nombre des Edell'Okhil du Lac Deuxième se sont déjà joints à la Mine Bénie, sur les conseils de Neri'Helin et de Kal Tayvohn.
Même si seulement un quart des affranchis devenaient mineurs, nous serons encore largement gagnants.

De leur côté, les esclaves des Hornois posent effectivement un problème diplomatique, qu'il nous faudra adresser un jour. Mais comme Aroahnfar m'affirme que 3 ou 4 esclaves peuvent suffire à une 40aine de Hotars, et que ceux de Nilfenan en ont déjà 2, nous pouvons donc augmenter sensiblement nos troupes hornoises sans vraiment accentuer ce problème. Dans l'intervalle, un casernement séparé devra suffire à tenir le problème hors de vue des âmes sensibles...

Quant aux Gardes-Lunes, nous avons je crois un argument assez remarquable : la Conspiration emploi d'affreux sorciers qui dégoûtent même le vieil Herrengard, alors que chez les Talendans, ça commence à se savoir, on extermine les sorciers, vous le premier. Je crois même me souvenir que c'est grâce à votre intervention que leur famille a échappé aux poursuites impériales après les émeutes du mois des Fenaisons : m'est avis que ça vous met en excellente posture pour négocier.

Maintenant, j'aimerais tout de même entendre Mademoiselle Roulier sur ces sujets, puisqu'une grande part des tâches diplomatiques vont lui revenir.
Après quoi, à moins que quelqu'un aie des préventions plus solides que du défaitisme, j'espère enfin pouvoir passer à la suite et vous expliquer ce qu'il en sera de Dharomjarn et d'Andréas..."

Après un bref silence, Mérane prend une grande inspiration et répond, la mine sombre :

« Je crois qu’au fond de moi j’espérais ardemment que - par je ne sais quel miracle - TE soit protégé de la guerre, que mes roulages ne soient pas trop impactés pendant encore quelque temps et que nous n’ayons pas à en arriver à certaines des extrémités qui commencent à poindre et à être envisagées.
Mais... - regardant Herle et Dario - je dois avouer que Durgaut a raison, la guerre viendra à nous d’une manière ou d’une autre, ce n’est plus qu’une question de temps à présent. Si nous ne nous y préparons pas au mieux, nous risquons de nous retrouver impuissants une fois le moment venu et nous serons alors exterminés ou au mieux dissouts dans le camp qui gagnera. « Dissouts » dans le sens où tout ce qui nous caractérisait, nous Talendans, s’éteindra et disparaitra totalement.
Je n’ai pas envie de mentir, je n’ai pas envie de trahir, je n’ai pas envie de faire du mal ou de contribuer à entrainer la mort dans les camps ennemis, mais je suis farouchement attachée à notre manière de vivre, à notre liberté, à notre particularisme et à tout ce qui fait de nous des Talendans. Alors oui, si je dois choisir entre eux et moi, entre eux et nous, je me choisis moi, je nous choisis nous.

(Les yeux plongés dans ceux de Durgaut)

"Considérez donc que je suis prête à vous suivre et à jouer un rôle dans ce qui devra être fait."

"Si j’en reviens à ce que vous disiez :
Recruter parmi des communautés différentes me semble être une idée très pertinente, pour les raisons énoncées précédemment et aussi parce que cela permet évidemment d’obtenir des personnes très spécialisées dans les domaines qui nous intéressent.
Je pense que c’est une bonne chose de gonfler nos rangs en amont, militairement bien sûr, mais même parallèlement à cela (Kerdans, Emishen,…). Par ailleurs je ne partage pas vraiment les craintes d’Herle concernant les Liam’Lon.
Je pense de toute façon que nous avons tout intérêt à tenter le recrutement dans les différentes communautés citées précédemment par Durgaut. Jouer sur différents tableaux sera évidemment risqué, j’ai tendance à penser que nous aurons intérêt à masquer nos intentions et à louvoyer avec intelligence aussi longtemps que cela nous sera possible et tenable. Je m’inquiète cependant des réseaux d’espionnage des camps adverses… Jusqu’à présent je dois admettre que nous n’avons pas vraiment brillé par notre discrétion et je pense qu’il serait judicieux d’être (encore) plus vigilants que par le passé si nous ne voulons pas être démasqués précocement et/ou pris à notre propre piège."

En écoutant Mérane, Durgaut hoche lentement la tête, sourit et lève son verre (d'eau) en son honneur, mais c'est Tardil, l'air autrement plus sombre, qui prend la parole après s'être raclé la gorge.
« Je... je n'ai pas non plus envie de mentir, de manigancer, d'espionner ni de guerroyer. Contrairement à vous, Messire, je... je ne prends aucun plaisir à jouer sur l'Échiquier du Nord. Mais l'attaque des Kormes m'a déjà coûté un fils, et mes haras, et je ferai tout ce qu'il faudra pour défendre ma famille et mes terres.

Néanmoins... heu... je crois parler pour le reste du conseil... en tous cas pour les trois autres présents (Tardil de Bedlam quémande leur soutien du regard), je vous préviens que... nous ne serons jamais aussi... stratèges que vous l'êtes, Messire. Aussi... ahem... "calculateurs"...
Depuis quelques mois que je suis votre intendant, et que je vous côtoie tous les jours, j'ai pu constater l'ampleur de votre intelligence, mais aussi de votre...heu... pragmatisme. Et de votre goût pour ce jeu.
(Le Bailli hausse un sourcil circonspect...)
Vous avez du talent pour l'Échiquier du Nord, parce que vous Messire... hé bien vous heu... vous aimez ça. Vous êtes ambitieux, vous êtes prêt à affronter tout le monde... et bon... je vous crois prêt à protéger ce qui vous appartient par tous les moyens. C'est à dire surtout à protéger le bailliage... et nous qui l'habitons... puisque vous nous considérez comme vôtres. Et si je ne comprends pas tout à votre stratégie, alors même que je vous assiste à ce sujet depuis plusieurs huitaines, j'ai... hé bien j'ai plutôt confiance dans votre plan. Ou, plus exactement : j'ai confiance en vous, Messire. J'ai confiance en vous pour, peut-être bien, gagner la partie que vous voulez nous faire jouer.
En tous cas, je crois que vous êtes notre meilleure chance.
Mais heu... nous ne sommes pas aussi empressés que vous à la politique ou à l'espionnage, Messire... En fait, je ne crois même pas que le chevalier de Lorune soit aussi avide de guerre que vous l'êtes...
Et... hum... nous ne sommes pas vos pions. Enfin : pas seulement.
(Durgaut plisse des yeux méfiants, mais laisse pour l'instant le gros maquignon grisonnant dérouler son propos.)

Nous, Messire, nous sommes plutôt... des petites gens, vous voyez ? Mais des gens quand-même, quoi. Nous avons des familles...
_Moi aussi, j'ai une famille.
_Certes, Messire mais... heu... je voulais dire : nous on a des familles que l'on aime. Des enfants, des épouses, des amis... des neveux... des gens auxquels on tient, quoi. Parfois très fort. Et puis des fois, même, de la religion ou heu... des sentiments... et...hum... des principes, disons.
Vous... ben... pas vraiment, si vous me permettez. »

Durgaut fait une drôle de tête, l'air de se demander s'il devrait être vexé... et puis, avec un haussement d'épaules, délaisse cette question pour une autre : « Où voulez-vous en venir, exactement ? »

Étranglant son bonnet dans ses mains, l'intendant reprend :
« Hé bien vous messire
Vous, Messire... comment dire...heu... Vous, vous avez des... des sujets. Des soldats, des émissaires, des agents, des scribes, des architectes... Des pions, quoi... sur l'Échiquier du Nord, je veux dire.
Sauf que, donc, vos pions... c'est à dire nous... nous... il faut vous rappelez que sommes des gens. Et pour défendre les autres gens et les choses auxquelles on tient, vous nous demander de faire des tas de choses qui... qui sont très importantes, qui peuvent probablement nous sauver mais heu... qui vont nous faire du mal.
Et quand la guerre nous atteindra, sauf votre respect Messire, vous... si l'on perd... vous, vous n'y perdrez que vos pions. Et si votre château est assiégé, hé bien pour vous ce sera un problème stratégique mais nous... nous, nos enfants et nos épouses seront dedans, Messire. Et pour éviter ça, tout ce qu'on va dire de mensonges, tout ce qu'on va faire de... hem... de vil, et de cruel sous votre autorité, Messire... heu... Hé bien nous, nous devrons le faire avec nos gosses, nos mères, nos épouses qui nous regardent, Messire. Même si... même si on leur dit pas tout, je veux dire.
Nous... heu... il faudra qu'on se débrouiller avec notre conscience, Messire. »

Face à son bailli de plus en plus silencieux, qui feuillète le gros traité de stratégie ouvert devant lui d'une main distraite, Tardil se gratte nerveusement la barbe et lance des regards inquiets aux autres "conseillers".
Mais, au soulagement général, Durgaut finit par hocher à nouveau la tête et, lentement, il lève le nez du livre pour vous regarder tous un instant avant de parler :
« Vous essayez de me dire que, "même dans la guerre, un chef doit considérer le sang et les âmes de son peuple", c'est bien ça ?
_Heu... oui, Messire. C'est à peu près ça... C'est... une phrase d'Æryl de Sarde ?
_Non, c'est de Nasheda Liman. »

Durgaut se lève alors de table, gagne la fenêtre et, croisant les mains dans le dos, observe un moment le petit crachin qui a commencé à tomber sur le chantier de la forteresse.
« Bon, finit-il par dire en se retournant vers vous, je ne peux pas garantir que mes plans ne vous coûterons jamais ni votre sang, ni vos principes, ni même si ça se trouve ceux de vos familles. Nos adversaires ne s’embarrassent guère de conscience, eux, et pour les vaincre nous devront parfois nous montrer bien pire encore.
Mais il est une chose sur laquelle s'accordent les Emishen et ce cher Æryl de Sarde, c'est l'importance de transmettre à ses soldats un idéal, non seulement un espoir mais une sorte d'objectif moral, quelque chose d'assez noble pour justifier –ou peut-être seulement compenser– les bassesses commises dans la guerre.

Puisque nous sommes ici sous le sceau du secret, je peux bien vous le dire, Tardil a probablement raison : je ne suis pas vraiment un homme de principes, encore moins d'idéal. Je ne suis pas certain de savoir pourquoi "les petites gens", comme vous dîtes, sont si promptes à s'imaginer qu'un chef qui leur sauve la vie l'épée à la main a sans doute un cœur noble : les deux n'ont vraiment rien à voir.
Mais il m'est très utile que le peuple le croie, alors je fais généralement de mon mieux pour ne pas les détromper. Et je compte sur vous pour préserver cette croyance, puisqu'elle vous sert autant qu'à moi : c'est parce que les gens croit au mythe du bailli chevaleresque, prêt à défendre leur liberté et leur prospérité contre la tyrannie de Rhilder et des autres puissants, et parce que ce mythe rejaillit sur vous, que les Talendans vous honorent et vous obéissent, et que pouvez si facilement recruter des guerriers ou des agents.
Nous avons donc tout intérêt à maintenir la croyance que nous sommes, nous les Talendans, les gentils de l'histoire.

Et cette croyance sera d'autant plus solide que, effectivement, nous défendrons un idéal, et que nous nous comporterons en public à peu près comme des gentils. J'admets également que vous quatre avez, chacun, personnellement, besoin de penser que vous êtes les gentils, que vous œuvrez pour la justice et la liberté.
Comme ce n'est pas ma première guerre, je suis également prêt à reconnaître qu'un peu de bonne conscience et d'estime d'elles-mêmes sont nécessaires au moral des troupes. Mes troupes comprenant cette fois des civils, j'entends bien que vous ayez besoin de protéger vos proches, et de pouvoir les regarder dans les yeux avec une certaine sincérité quand vous leur direz que, oui, bien sûr, vous êtes les gentils.

Moi qui –en privé– ne prétend pas en être un, je ne peux certainement pas vous promettre que vous n'aurez pas besoin de vous salir les mains et la conscience pour protéger tout ce à quoi vous tenez. Mais je peux vous promettre d'en tenir compte dans mes calculs stratégiques...
Vous exposer mes plans est alors une excellente occasion de vous le prouver, en les soumettant à l'approbation de vos consciences. Enfin... peut-être pas à votre approbation, exactement : c'est encore moi le bailli, d'abord, et comme Tardil l'a déjà compris, c'est surtout moi votre stratège. Mes plans, donc, aussi tordus et parfois vils qu'ils puissent être, restent donc notre meilleure chance à tous de survivre à la guerre, et de préserver notre relative liberté, notre identité... et vos familles. Mais disons que vous êtes effectivement invités à vous exprimer, à conseiller même, sur la dimension morale de la stratégie.
Ne serait-ce que parce que c'est vous, justement, qui devrez exécuter une partie de ces plans... »

Durgaut vient se rassoir face à vous :
« Pour bien comprendre la suite, il vous faut tenir compte d'une information toute fraîche, et assez surréaliste : j'ai appris par des informateurs Emishen que Dharomjarn a été... disons "enrôlé" dans l'armée d'Alon Sorhan, avec un jeune nobliau hornois nommé Beneordrohm.
Apparemment, alors qu'Islinna et son équipe tentaient de faire sortir les esclaves edell'okhill des geôles de Malorne, les rebelles so'sherkan d'Alon Sorhan ont attaqué la cité et Dharomjarn, alors à l'extérieur, a donné l'assaut contre les So'Sherkan pour les en empêcher. Sa tentative a échoué et, plutôt que d'être exécuté sur place avec ce fameux Beneordrohm, notre capitaine hornois a fait preuve d'une surprenante diplomatie : il a échangé sa survie et celle de son compagnon contre une servitude temporaire.
Le prix du sang, en quelque sorte, mais cette fois versé sous la forme de cadavres impériaux. Ce qui serait évidemment assez embarrassant si quelqu'un finissait par l'apprendre... à moins que, justement, nous n'arrivions à faire en sorte que Dharomjarn et son jeune compagnon tuent plutôt des Ondrènes.

Pour l'instant, nous n'avons guère de prise sur ce que fait notre brave capitaine, mais nous pouvons déjà influencer comment ses actes sont perçus. En l'occurrence, il est grand temps d'informer Son Éminence, l'état-major de Bragone et même Larmond d'Orsane de tout ce que nous savons de la conspiration des Ondrènes, y compris de ce que vous avez récemment appris à Aroche.
Autrement dit, que l'Écuyer du Roi est actuellement le comte-général Sigrell d'Elorsame, depuis peu l'allié du baron-prévôt Romald de Corelguil, et que les conjurés se vantent donc d'avoir fait main basse sur la Marche des Gemmes. Dès lors, Romald est désormais un "Seigneur du Nord" et notre cher Dharomjarn n'est donc pas un traître, mais un loyal sujet de l'Empire occupé à tailler des croupières à des Gemmois et des Lorunois séditieux.
Mieux encore : il est un agent impérial, judicieusement placé par Tal Endhil au sein de l'état-major rebelle.

Évidemment, pour convaincre l'état-major de cela, il nous faudra un peu plus que des renseignements achetés à la Ruche fehnri par Vighnu Pratesh : au bas mot le témoignage de notre ambassadrice et de son noble fiancé (petit geste vers Mérane et Herle), confirmant au prévôt Larmond tout ce que vous avez appris de la bouche même des conspirateurs. Mais, de préférence, il nous faudra des preuves.
C'est donc la première chose que vous tenterez de vous procurer à Aroche, un objectif difficile pour lequel Dario se joindra à vous. Vous aurez aussi besoin d'informateurs sur place, qui serviront par ailleurs à tout un tas d'autres choses par la suite et le chevalier de Lorune tentera de convaincre les Garde-Lunes d'ajouter leur parole à la vôtre.

Ayant ainsi démontré notre loyauté et notre efficacité à la faction impériale, vous pourrez commencer à nous établir une solide tête de pont à Aroche : nous en aurons besoin à la fois comme ambassade, pour le recrutement de nouveaux colons et d'un nombre grandissant de soldats, mais aussi comme office local de notre guilde et pour écouler l'argent de nos mines, actuellement notre principale source de revenus.
Par notre office arochais, nous multiplierons les accords commerciaux avec la Haute-Guilde, avec plusieurs maisons marchandes et même avec des Ondrènes "modérés", à commencer par les Garde-Lunes et quelques lyciens choisis.
C'est ainsi que nous assurerons non seulement les indispensables débouchés économiques du bailliage, mais que nous trouverons des appuis politiques... et que nous commencerons à pénétrer les réseaux ennemis.
Mademoiselle Mérane et moi-même établirons une tactique particulière à cette fin, et Dario y apportera ses appuis locaux, sa connaissance de la cryptographie et les autres compétences de sa charge de questor.

Nous allons en somme gagner cette guerre en exploitant à fond les rares atouts dans notre main : la modernité de notre pensée, notre esprit d'entreprise, nos finances, la variété de nos contacts et notre multi-culturalisme...
_C'est un nouveau mot, explique Tardil. C'est heu... autant inventé que traduit du Kerdan, par le cartographe Ordano Sotorine. Ça décrit la société talendane comme heu... "l'alliage des différents peuples qui la compose".
Il paraît que c'est une vertu...
_C'est vous dire si on est modernes, dans ce bailliage, reprend le Bailli avec un sourire sarcastique. Et si je mentionne nos finances, c'est parce que le renseignement et la diplomatie sont les deux premiers domaines par lesquels nous allons transformer nos ressources les plus appétissantes en armes contre nos ennemis.
Parfois très littéralement...

Entre le fer, l'argent, l'ivoire, les peaux, d'ici peu le Bleu des Lacs et peut-être à termes l'or de la Cordillère des Soupirs, ce bailliage devrait rapidement devenir très riche, mais nous allons surtout le rendre somptueusement dépensier.
À Aroche, vous achèterez non seulement des bureaux et des entrepôts mais carrément un nouveau navire, pour transporter bientôt tous les artisans, ouvriers et surtout les sodlats et les nombreux mineurs que vous recruterez avec une alléchante prime d'engagement, qui s'ajoutera aux terres fertiles que nous offrirons à leurs familles pour d'abord peupler puis fortifier la vallée autour de Ker Endhil et d'Écume 6.

Dans l'autre sens, nous déverserons sur Aroche nos marchandises, y compris la fameuse bière Blonde du Géant, vendue à un prix très raisonnable pour que tous les assoiffés connaissent notre nom et notre abondance. Plus nous exporterons de richesses, plus nous saurons promouvoir Tal Endhil comme un pays de cocagne –fertile, prospère et épargné par la guerre, plus nous pourront importer de main d’œuvre et de guerriers pour renforcer notre position.
Si l'attractivité de notre vallée est ce qui lui vaut pour l'instant tant de menaces, nous allons nous ré-approprier cet attrait, et nous allons nous en servir pour nous défendre.
Pour accéder à une large popularité, nous allons également donner des réceptions, des bals et autres soirées mondaines où non seulement faire étalage de notre opulence, mais mettre nos amis en relation, rincer tout le monde à la bonne bière et au bon vin, recueillir toutes sortes de ragots et négocier des accords commerciaux et diplomatiques. Oriane de Lorse et Salomé Melangoline semble tirer un grand profit de ce genre de soirées, nous allons donc nous joindre, nous aussi, aux mondanités arochaises.
À commencer par un très sympathique et, j'espère, assez fastueux mariage : Son Éminence avait mentionné le printemps, ça me paraît une excellente période pour célébrer publiquement l'alliance de la vaillante noblesse ondrène et de l'élégance marchande. Herle, Mérane, votre généreux bailli est d'humeur à payer votre dote et les festivités, pour peu qu'elles attirent un maximum de monde.

Sous couvert de tous ces préparatifs, vous allez également me retrouver cette andouille d'Andréas, avec toute l'aide que vous pourrez rassembler sur place : le capitaine de la ville-basse, le moinillon à tresses, votre barde secret, la questora Danilla Melangoline et même les Nocturnes s'il le faut.
Nous avons besoin de notre chroniqueur pour de multiples tâches, y compris le renseignement, la protection contre la sorcellerie et la vérification des... disons des "bonnes intentions" de toutes nos nouvelles recrues.

Jusque là, puis-je espérer que vos consciences ne trouvent rien à y redire ? »

Herle regarde le bailli avec un air sombre.

Il se tourne vers Tardil et lève son vers d'eau dans sa direction.
"Mes respects, l'intendant. C'est pas souvent qu'un roturier parle aussi franchement et aussi courageusement à son supérieur. Et ce que vous dites est largement vrai. En tout cas, pour moi."

Son regard revient vers Durgaut. "J'ai rejoint vos troupes parce que je n'avais rien de mieux à faire. C'était ça ou croupir dans une geôle. Mais j'ai cru à ce que le village proposait. A cette société qui acceptait tout le monde, pour peu qu'on le veuille et qu'on soit moralement pas trop pourri. J'ai cru que, moi, j'y trouverai une mort un peu moins inutile et qu'on me demanderait d'y faire un peu moins de saloperies.
Rapidement, les saloperies sont revenues. Pas les même qu'avec le Temple, avec des victimes franchement pas innocentes et un objectif plus clair, mais des saloperies quand même."

Il boit son eau et regarde Durgaut de face.

"Alors, moi, je vais me permettre d'être aussi clair que Tardil. C'est bien le moins. Pour l'heure, je vous fais confiance. Vous êtes mon commandant, mon bailli, et vous êtes sans doute le meilleur chef de guerre qui soit dans la région. Vous ne prétendez pas, en privé, être l'homme bon auquel le peuple croit. Tant pis, le bailliage et ses habitants ont probablement plus de chance de s'en tirer avec vous à leur tête qu'avec un chef noble mais mauvais.
Je vais donc continuer à vous obéir, à faire les saloperies que vous me demandez, à fricoter avec de la politique, de la sorcellerie, à transformer un mariage en manœuvre, j'en passe.
Je ne crois pas que vous deviendrez un jour comme Rhilder, ou comme Aergabald.
Mais si c'est le cas. Si à un moment, pour le bien du bailliage et ou pour votre propre intérêt, vous passez une limite, vous deviendrez comme eux. Vous, êtes, à votre corps défendant, peut-être, l'incarnation d'une idée à laquelle vous ne croyez pas. Mais moi, si. Et d'autres ici aussi.
Alors, si vous trahissez cette idée, si vous trahissez ces gens, si vous me trahissez moi, aussi, si les saloperies que vous m'avez faites faire s'avèrent ne vous servir que vous ; alors, à ce moment-là..."

Herle ne termine pas sa phrase mais tous voient sa main se poser, en douceur mais fermement, sur son épée.

Il boit de nouveau, dans un gobelet presque vide.

"Ceci étant dit, monsieur, je suis à vos ordres.
Si je comprend bien, le Kerdan, mademoiselle Roulier et moi allons repartir à Aroche pour une mission bien plus complexe que juste remettre la main sur Andréas. Retrouver notre compagnon ne semble pas être votre priorité. Dommage, mais compréhensible. Je ferai ce que je peux, pour lui, et pour vous.
Je n'ai pas de critiques constructives à émettre sur votre plan et vos ordres. J'essaierai de faire de mon mieux, même si je reste nettement meilleur avec une lame entre les mains qu'avec une assiette de douceur dans une réception.
Juste une question : vous parlez d'ouvrir une ambassade à Aroche. Fort bien, y avoir une représentation permanente est probablement nécessaire pour que Tal Endhil soit autre chose qu'un village isolé aux yeux du monde. Mais une ambassade permanente, ça veut dire un ambassadeur permanent. Et je me demande qui est la perle rare qui saura vous représenter tout en déjouant complots et corruption de la part de tout ce qu'Aroche compte de salopards ?"

Disant cela, il coule un regard inquiet vers Mérane et se tait.

Durgaut réfléchit un instant à la précédente déclaration de Herle et, avec un haussement de sourcil sarcastique, répond sans faire le moindre mouvement vers sa propre épée, suspendue à la poutre-paillasse de l'escalier vers la terrasse, par-dessus le rideau qui sépare la salle des cartes de sa couchette :
« J'espère que vous êtes conscient, chevalier, que votre menace pourrait être difficile à mettre à exécution, en plus d'être modérément efficace...

Modérément efficace, d'abord, parce qu'elle repose sur le fait que je respecte ou non des bornes morales d'autant plus intangibles que vous ne les formulez pas : vous me demandez de me conformer à des règles que j'ignore, et c'est non seulement impraticable, mais je pense que vous admettrez que c'est... "injuste".
L'exécution de votre menace pose un autre problème : même en mettant de côté le fait que j'ai des gardes-du-corps, des agents et toute une armée à ma disposition, une tentative de m'assassiner se heurterait au fait que je vous toise de très haut comme stratège. J'en veux pour preuve que vous venez de m'abandonner l'avantage de la surprise.
Mais, surtout, il s'avère que je suis l'un des rares guerriers de ce bailliage à avoir une solide chance contre vous en combat singulier.
Vous n'auriez en fait qu'une seule option sérieuse pour me tuer, et ce serait de me provoquer en duel... Ce qui vous est pour l'instant impossible pour une bête question de rang, puisque un simple lieutenant, fut-il chevalier, ne peut pas légalement provoquer en duel un bailli impérial, surtout son commandant.
Enfin : pas à moins d'une autorisation expresse...

Puisque vous avez jugé bon d'incarner l'ultime limite morale à ma stratégie, je vous fais à tous une proposition qui, j'espère, saura tous nous tranquilliser les uns les autres sur le fait que d'éventuels abus de ma part pourraient être jugés par les armes :
si vous, chevalier, acceptez de soumettre votre menace à l'approbation des autres membres du conseil stratégique, pour qu'eux-mêmes puissent m'avertir de l'approche d'une de ces fameuses bornes morales, alors je vous ferais rédiger par notre avoué Jehan le Bigle une belle autorisation, légalement certifiée, de me provoquer en duel en dépit des règles hiérarchiques.
Je ne doute pas qu'il saurait invoquer un de ces précédents dont il a le secret, j'imagine en fait que le droit féodal ondrène contient sans doute une règle permettant à un petit noble de bousiller son chef pour une histoire de fesses ou de tricherie aux dés : c'est assez leur genre...

Mademoiselle, messieurs, et vous Herle en particulier, cette proposition vous paraît-elle acceptable ? »

Durgaut se ressert un peu d'eau avant de poursuivre... « Puisque nous parlons de moralité, laissez-moi vous proposer un idéal qui devrait plaire aux Talendans comme au membre de ce conseil, et faciliter nos rapports avec les Emishen : la liberté.
Cette idée pourrait s'incarner de multiples manières, mais l'abolition de l'esclavage semble un bon début, et son extension à l'ensemble des Marches du Nord me paraît un but assez noble pour satisfaire la plupart des aspirations. En pratique, nous nous y employons déjà en rachetant des esclaves pour les affranchir, au nom du bailliage et en représentant les ouvriers emishen "libres" qui travaillent déjà à gagner des rondelles pour libérer leurs frères.

J'envisage de répéter le principe, peut-être déjà à Aroche.
À votre avis, est-ce un idéal que nous pourrions efficacement prôner hors de notre vallée, de manière à non seulement respecter mais promouvoir notre alliance avec les Emishen ? »

« Concernant Andréas, son sauvetage n'est en effet pas une priorité stratégique : c'est par contre une priorité tactique, au sens où d'abord votre équipe aura besoin de lui de multiples manières, y compris pour obtenir des preuves contre la Conspiration, ensuite parce que vous, chevalier, êtes évidemment autorisé à vous occuper d'abord de cette urgence-là si vous le juger approprié.
Néanmoins, comme je doute que vous ayez les moyens de pister notre chroniqueur avant que Dario et votre fiancée ne nous ait tissé un beau réseau, ces priorités devraient être assez fluides et leur gestion reste à votre discrétion.

« Et non, un office arochais permanent ne nécessite pas un ambassadeur permanent : juste quelques personnes de confiance et un pigeonnier pour effectivement communiquer avec Tal Endhil.

Ce qui voudra également dire un chiffrement de nos courriers : Dario, vous êtes le seul à vraiment connaître le sujet, réfléchissez à plusieurs solutions solides que nous puissions implémenter avant que vous ne partiez tous les trois pour Aroche.
Et je dis "plusieurs" car il faudra un code distinct pour les trois principales communications stratégiques du bailliage : je veux que les services diplomatiques, nos agents secrets et notre armée emploient des chiffrements distincts, que l'ensemble de nos courriers ne puissent pas être percés d'un même geste.
À termes, j'espère pouvoir mettre au point des moyens de communications plus efficaces et plus subtils, avec l'aide des Emishen et d'Andréas...

Une autre question que pose notre antenne arochaise, c'est l'emplacement : installer nos bureaux dans le Clos des Insignes, parmi les commerces et les guildes de la Terrasse des Arcades, dans les Arcature kerdanes ou carrément dans un quartier populaire de la ville-basse n'offrent pas les mêmes avantages et les mêmes inconvénients, pour des prix très variables.
Par exemple, vues nos relations avec le commandant Sotorine de la garde kerdane l'extra-territorialité du secteur de l'Arche pourrait nous être bien utile si vous n'arrivez toujours pas à vous empêcher de monter des opérations illégales dans la cité.
À l'inverse, le Clos des Insignes nous ouvrirait le voisinage des Garde-Lunes comme de la noblesse ondrène... Et, en fonction des tarifs, nous n'aurons peut-être pas besoin de nous limiter à un seul endroit : un bon entrepôt sur le port sera aussi important qu'une bonne adresse dans la ville haute.
Bref : vous connaissez tous trois la cité mieux que moi qui n'y ai jamais mis les pieds, je vous laisse y réfléchir, vous renseigner sur place et me faire ensuite une recommandation -accompagnée d'un devis- pour l'ensemble de nos locaux.

Je peux allouer 1000 £unes à la mise en place initiale de notre légation arochaise –bâtiments, personnels, matériels et moyens de communications, tâchez d'en faire bon usage : nous investirons bien d'avantage, y compris le prix d'un navire, si vous produisez les résultats que j'attends...
Bien entendu, tout ce que vous entreprendrez sur place de clandestin devra désormais se faire avec un luxe de précautions : la sécurité des opérations ne devra plus jamais être le parent pauvre de nos actions. J'ose espérer que vos récents déboires vous auront servi de leçon, car nos nombreux ennemis ne nous ferons pas de cadeaux.»

Herle grommelle dans sa barbe "évidemment, un duel, suis pas un assassin, moi".
Et reste silencieux en regardant par terre.

_« Ce n'est pas ce que je vous demande, chevalier : en échange du droit de me provoquer en duel si je dépasse les bornes, je veux que vous soumettiez cette très éventuelle provocation à l'approbation des autres membres du "conseil sec". Et il nous faut donc aussi leur accord à ce sujet. »